Dissimulée sous un auvent pour se protéger de la chaleur du soleil d'été, plissant ses yeux de cristal, la jeune fille détaille de loin sa prochaine victime. C'est un homme d'une trentaine d'années, le cheveu grisaillant, un appareil photo autour du cou. Un touriste peut-être, une cible potentielle sûrement. Il est assis devant une table de café, sirotant une limonade et regardant d'un air intéressé la place du marché, bondée. Le regard de l'adolescente est attiré par un petit canif posé sur la table du vacancier. Son apparence lui plaît : des fleurs montagneuses et des oiseaux nacrés s'enlacent sur la surface de bois sombre. Elle tiraille distraitement une de ses mèches noires, puis s'approche discrètement de l'homme. Elle s'arrête, jette un rapide coup d'½il pour repérer de possibles forces de l'ordre, puis reprend sa marche. Elle accélère, profite d'un moment d'inattention de sa cible pour subtiliser l'objet et repart tout aussi tranquilement. Derrière elle, l'homme a regardé la table, puis la jeune fille, seule coupable possible aux alentours. La connexion se fait dans son esprit et il se lève brusquement, hurlant au vol. La voleuse bondit, volant presque au-dessus du sol, tentant d'éviter marchands et surtout policiers.
Chapitre 1
Courir, courir. Surtout, ne pas s'arrêter. Je serre contre moi l'objet volé : un petit canif. Pas grand chose, à priori, mais d'après les cris qui ont retenti quand ma victime s'est aperçue du vol... J'en ai encore les oreilles qui sifflent !
Maintenant, je fuis les policiers. C'est qu'ils me connaissent bien maintenant ! J'ai dû échapper au commissariat une bonne douzaine de fois depuis que je suis née. Et je n'ai que 14 ans. D'ailleurs, ils m'ont reconnue :
- Sania Trell ! Cette fois, si on t'attrape, t'es fichue !
J'éclate de rire et leur balance, moqueuse :
-Sauf que vous ne m'avez pas encore attrapée ! On ne vend pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué !
Ils ne pourront jamais m'avoir ! En plus, c'est le jour du marché. Vous voyez le genre : plein de monde partout, les étals, les chiens/chats/animaux-de-petite taille-sur-lesquels-on-trébuche-facilement, des gosses qui traînent un peu partout, enfin bref, un capharnaüm indescriptible où je peux me fondre. À moins que...c'est quoi ce tumulte devant moi ? Soudain un policier surgit devant moi, bousculant les étals. Je m'arrête et jette un regard autour de moi. Pas d'issue ! Le policier s'approche de moi, sûr de lui. Les autres arrivent à toute allure derrière moi, bousculant une bonne douzaine de personnes indignées. Je rassemble mes forces...et bondis sur le représentant de la loi. Il ne s'y attendait pas, et se renverse sur le goudron. Je fuis pendant que le pauvre homme se fait incendier par ses camarades. Oh, mais...il y en a encore ! Je suis cuite si je ne trouve pas une solution dans les 10 secondes. Je me précipite dans une tour à moitié délabrée dans l'espoir de les semer. Espoir déçu, parce que le groupe se rue sur moi comme une meute de chiens poursuivant un cerf agonisant. Coup de chance, la porte du vieux bâtiment est ouverte. Je m'engouffre à l'intérieur et claque la porte. Je cherche un moyen de m'enfermer à l'intérieur. Les policiers brutalisent inutilement la poignée. Pourtant, je ne l'ai pas verouillée ! Qu'est ce qui se passe ?
Une colone de lumière turquoise se forme au centre de la pièce. Je me raidis. Je n'aime pas me l'avouer, mais j'ai peur des phénomènes paranormaux. Le pilier grossit ; je saute près de la porte et tape dedans à coups de pieds, mais cette tentative se solde par un échec cuisant et une affreuse douleur au gros orteil gauche. Et zut ! Qu'est ce que je fais maintenant ?
A l'extérieur, les policiers cognent sur la porte et me crient de leur ouvrir. Je leur réponds que je ne demanderais pas mieux, et que s' ils pouvaient faire venir un sérurier dans les plus brefs délais, je ne volerais plus jamais rien. Peine perdue, ils ne m'écoutent pas. De toute façon, il est presque trop tard : La collone n'est plus qu'à quelques centimètres de moi. Je me recroqueville et j'attends...je ne sais pas ce qu'il va se passer, mais j'ai l'impression que ça va être atroce.
Je prie pour que tout se passe rapidement quand mes mains entre en contact avec la lumière turquoise. Je ressens un froid intense qui envahit mon corps, fige mes pensées. La colone vire au rose pâle, puis au vert feuille, et enfin prend une intense teinte bleue océan. J'entre dans le pilier et le froid me saisit. Un froid horrible, insuportable.
Là, je crois que j'ai perdu connaissance. L'air se réchauffe, j'ouvre les yeux. Je reste ahurie. Referme les yeux, les rouvre. Mais bon sang, c'est pas possible ! Il y a à peine quelques minutes, j'étais dans une tour. Maitenant, je suis toujours dans une tour. Jusque là, tout va bien. Sauf que celle où je me trouve, même si elle est aussi délabrée, n'est pas la même, j'en suis sûre. Au plafond, il y a un oiseau perché. Pas une pie ni un pigeon,non. C'est une sorte de grand perroquet-cygne avec un bec argenté pointu de la taille de mon avant-bras, un long cou et des plumes bleues électriques et noires luisantes. Malgré la beauté de son plumage, il m'inquiète. Je glisse dicrètement vers la porte et butte dans un caillou ( qui trainaît justement au mauvais endroit, comme de bien entendu ). L'oiseau a dû m'entendre, car il sursaute et tombe de son perchoir. Il s'écrase lamentablement sur le sol où il reste à pousser de petits cris pitoyables. Il tourne sa belle tête noire vers moi et, dans ses yeux cyans, je vois un appel au secours. Même si je le crains un peu, son regard m'attendrit. Je m'approche prudemment de lui ( je l'aime bien, mais je ne suis pas folle. Enfin, pas complètement. ). Je grimace en voyant la courbe bizare de son aile. Le pauvre doit se l'être cassée dans sa chute. Je le prends en pitié et l'installe confortablement sur un tas de feuilles mortes. Puis j'ouvre doucement la porte vermoulue qui pousse un grincement de protestation et reste stupéfiée par le paysage qui s'offre à ma vue.
-Wahou !
C'est le seul mot qui peut le décrire, ce paysage. Peut-être avec "magnifique", "superbe" et "sublime". Et encore !
Imaginez une plaine verdoyante, parsemée d'immenses arbres, avec en arrière-plan de petites montagnes d'où coule une rivière claire. Et, illuminant tout ça, un jeune soleil...blanc. Bizare. Par contre, aucun signe de vie. À part les arbres fruitiers autour de moi, des sortes de saules pleureurs à trois troncs blancs striés d'argent et à écorce lisse . Drôles de fruits : ayant l'apparence de poire, de couleur dorée avec des feuilles vertes intensément foncées en forme de c½ur. Je me dirige à petits pas circonspects vers les arbres en jetant des regards méfiants autour de moi. Je saisis un de ces fruits et le renifle. L'odeur qui s'en dégage fait gargouiller mon estomac. J'ai faim, une faim dévorante. Je mords dans la poire et aspire le jus translucide et sucré. C'est bon ! Je n'en n'ai jamais vu sur Terre. Parce que je n'ai pas l'impression d'être sur Terre. Tiens, c'est vrai : où est-ce que j'ai débarqué? Bonne question, non?
Je m'approche du petit ruisseau et trempe ma main dans l'eau. Je la retire aussitôt, l'eau étant glacée. Elle a l'air potable, donc j'en bois un peu. Je pousse un cri : j'ai l'impression d'avoir avalé un bloc de glace descendu en direct de la montagne à mon estomac. Un bruissement derrière moi me fait sursauter. Je me retourne vivement pour entrevoir une silhouette monter en flèche dans le ciel vers le nord. Je secoue la tête : ça existe les oiseaux à écailles ? Jolies écailles, d'ailleurs. Vert émeraude. Et encore, ce n'est pas les écailles qui me dérangent, non. C'est juste que ( j'ai pu mal voir ) le présumé oiseau avait une vague forme humaine et portait des vêtements. Je grimace en pensant que je suis soit devenue folle, soit en train de dormir. Je remonte vers la tour et, perdue dans mes pensées, je trébuche et m'étale à terre. Aïe ! La douleur est réelle, je ne rêve pas. Mais je suis sûre à 99% de ne pas être folle. Quant au 1% restant...
Dans la tour, le volatille m'attend. Il a faim mais ne peut plus chasser. Je me lance à l'attrape-mouche et, au bout d'une bonne demi-heure d'échecs, un insecte d'une stupidité effrayante tombe dans le bec ouvert de mon oiseau, qui l'avale goulûment. Mais une mouche, ça fait pas beaucoup de viande. Va falloir que je trouve mieux. Je crois avoir aperçu quelque petits poissons dans le ruisseau. Faudrait une cane à pêche. Je m'en taille aussitôt une dans un roseau rougeâtre grâce au canif volé et cherche une corde. Mon lacet de basket fera l'affaire. Maintenant, un objet pointu. Le fil dont je me sers pour crocheter les portes ( non, je sais, c'est mal. Mais faut bien vivre ! ). Et pour finir, l'âppat. C'est là que ça se corse : j'ai horreur des vers de terre. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Un cri perçant de l'oiseau me fait aterrir les quatre fers en l'air dans l'eau froide du ruisseau. Je me précipite, effrayée, vers la tour. Le pseudo-perroquet pousse un deuxième cri victorieux. Il tient un lombric brun qui a fait la grossière erreur de passer au mauvais endroit, au mauvais moment. J'ai trouvé mon âppat ! Le léger problème, c'est que cet imbécile d'emplumé ne veut pas lâcher sa proie. Alors, je ruse. Je tourne autour de l'oiseau qui finit par avoir le tourni. Un moment d'inattention, et je lui dérobe sa victime. Avec une moue dégoutée, je file l'acrocher au fil de fer, tandis que le volatille me poursuit de ses cris d'indignation.
Une demi-heure plus tard, je me dis que la pêche, finalement, j'en ai ras la casquette. Une force irrésistible m'arrache soudain la ligne des mains. Sous l'eau, un éclat bleu, des écailles et de longs cheveux blonds. Je hurle et m'éloigne à toute allure en manquant de glisser sur le sable grossier des berges de la rivière. Qu'est ce que c'était ?
Sous mes yeux stupéfaits, un énorme poisson jaillit de l'eau et atterit devant moi dans un nuage de poussière, encore tout frétillant. Dans l'eau, une silhouette nage et remonte le courant avec une extraordinaire vélocité. Une main écailleuse surgit de l'eau, puis tout le corps, et s'envole vers le coucher de soleil.