Chapitre 4
J'erre dans mes rêves. Je croise des ombres, dans un monde brumeux et sinistre. Elles se resserrent autour de moi comme des prédateurs. Leurs crocs étincellent, l'une d'elle, portant un inquiétant masque rouge sang, se détache du groupe et se jette sur moi...NON !
Je me réveille en sursaut. Je suis dans ma chambre, Poséidon est dans son panier. Il a les yeux fermés, il dort. À côté de moi, Fealin me regarde d'un air étonné en se frottant la main gauche. Il me sourit et me tend une chaînette d'or avec un pendentif en forme d'étoile. Il est ouvragé de fils d'or entrecroisés sur une émeraude. Je l'attache à mon cou. Fealin dit :
-Tu me comprends, maintenant ?
Je reste quelques instants stupéfaite, puis réponds :
-Oui, mais...Comment ?
Il me désigne le collier :
-C'est cette amulette. Habituellement, nous l'utilisons pour comprendre les animaux. Tu es quoi exactement ?
Oh. Super. J'espère qu'il ne me considère pas comme une charmante bestiole d'espèce inconnue. "Subtilité", il connaît ça, Vertes-écailles ? Un peu vexée mais n'en laissant rien paraître, je réponds :
-Une humaine. Où suis-je ?
-Une numaine, hein ? Tu es sur Terre, bien sûr ! Dans la ville de Aker'eth'iss, plus précisément. Et toi, d'où viens-tu ?
Je reste silencieuse. Qu'est que vous voulez que je réponde ? "Je viens d'un monde parallèle, qui s'appelle la Terre aussi." ? Il va se payer ma tête à coup sûr ( je reconnaîs que ce n'est pas cher, mais bon...). C'est pourtant ce que je dis. Fealin me considère stupéfait.
-Comment as-tu pu entrer dans notre monde ?
Je lui conte toute mon histoire, la poursuite, la tour, la colonne...Fealin m'écoute attentivement. Il dit :
-C'est bizarre...Il y a déjà eu une histoire semblable, je ne sais plus quand.
Poséidon s'est réveillé et s'est perché à la tête de mon lit.
Après que j'eus fini, Fealin reste un long moment pensif. Puis il lève la tête :
-Et dans ton univers, personne ne possède de pouvoirs paranormaux ?
-À part quelques rares exeptions, non, je réponds en secouant la tête. Y a bien quelques voyants, magnétiseurs et d'autres personnes comme ça, mais leur efficacité n'est pas prouvée.
L'ange dit, hésitant :
-Pourtant, toi...
-Moi ? Je n'ai aucun pouvoir. À part celui de disparaître au nez des gendarmes et autres empécheurs de tourner en rond ( pardon, madame la ministre de l'intérieur ! )...
Je m'arrête pour réfléchir, puis reprend :
-Bon...il y a bien les étincelles, mais je ne les contrôle pas du tout. Je ne sais pas d'où ça vient, ni ce que c'est...
-De la magie, souffle Fealin.
-"Tout à l'heure...à deux plumes de t'écraser...bouclier d'éclairs..."
Je regarde Poséidon, étonnée. Il est vrai que j'ai perdu connaissance avant d'heurter l'eau. Mais si j'ai fait quelque chose de ce genre, c'était purement instinctif. Je pense, distraite, que des pouvoirs seraient vachement utiles pour mon métier peu recommandable. Puis je fronce les sourcils et me redresse brusquement en me rappellant ma chute :
-J'ai sentis une main saisir ma cheville et tirer dessus. J'ai glissé, Poséidon a essayé de me retenir, d'amortir ma chute, et avant de m'évanouir j'ai entendu quelqu'un m'appeller.
Le teint des joues de Fealin s'assombrit, tandis qu'il répond, gêné :
-Heu...C'était moi...
J'esquisse un sourire. Je pense que je ne suis pas la seule à éprouver des sentiments pour quelqu'un.
La porte s'ouvre à la volée. Nous sursautons. Des étincelles bleutées crépitent au bout de mes doigts. Ce n'est que Kiena, qui, malgrè son infirmité, se précipite droit sur son frère. elle a ôté son bandage, mais ses yeux sont fermés.
-Qu'est ce qui s'est passé ? J'ai entendu dire que la chose que tu as trouvé ( merci bien ! ) avait failli avoir un accident. Je t'avais pourtant dit de la surveiller. Vraiment, toi, on ne peut pas te faire confiance ! Faut que je fasse tout toute seule, ici ! Mais comment va-t-elle ?
-Demande-lui toi-même ! Kiena, ma s½ur jumelle bien-aimée, ajoute-t-il à mon intention.
Kiena gromelle un " Pousse-toi ! " à son frère et tourne vers moi son regard aveugle. Elle s'assoit au bord de mon lit. Elle reste un moment silencieuse. Puis :
-Ah. Il t'a donné une amulette. Je sentais un pouvoir. Mais...
Elle fronce les sourcils.
-...il n'y a pas que ça. Tu dégages une aura puissante. Une aura...électrique. Donne-moi ta main.
Je la lui tends. La jeune fille la saisit, se concentre. Ses tatouages sont parcourrus de petites étincelles...qui partent de mes mains ! Je me laisse faire. Au bout de quelques instants, Kiena me lâche et soupire :
-Un tel potentiel de magie ! Cette quantité d'énergie brute...J'ai jamais vu ça !
-Pour les 15 vertefeuilles que tu as vus depuis que tu es née, ça n'a rien d'étonnant ! Après tout, ça fait à peine 5 ans que tu es devenue magicienne...
Vertefeuille...Hmmm, ça doit correspondre à peu près au printemps. Enfin bref. Kiena se tourne vers son frère, furibonde :
-Toi, si tu fais pas attention à ce que tu dis, ça va chauffer ! Sale gamin irrévérencieux et braillard !
Oh. Quelle insulte ! Je sens que je vais avoir des choses à leur apprendre.
-J'ai fini ma formation de guerrier. Aux armes, tu n'as aucune chance contre moi.
-Et à la magie ? fait Kiena avec un sourire carnassier.
-Allons, tu sais aussi bien que moi que c'est interdit ! Et en polus, je suis nul en magie...
Puis, l'air inquiet :
-Tu ferais pas ça à ton frère jumeau, une partie de toi ?
Le sourire s'accentue. Elle fait :
-On parie ?
Elle pointe un doigt en direction de Fealin. Des lianes jallissent du sol et emprisonnent l'ange, tels des serpents d'écorce.
Des serpents électriques parcourent mes mains. Je suis fatiguée et la magie me fait...peur. Ben oui. Je secoue les mains pour les faire tomber. Les lambeau lumineux rampent sur le sol jusqu'à s'interposer entre les jumeaux. Puis, totalement indépendament de ma volonté, ils forment une sorte de barrière translucide. Kiena pousse un soupir de déception.
-S'il te plaît ! Laisse-moi régler son compte à cet idiot !
Fealin sourit d'un air narquois et lui dit :
-Tu me trouves idiot...Mais je suis ton jumeau...Et, à ce titre, je peux lire dans tes pensées. Tu m'aimes, en fait.
Kiena ne dit rien. Elle libère son frère, tandis que mon mur se dissipe. Puis sourit :
-À mon avis, je ne suis pas la seule à t'aimer."N'est-ce pas, Sélinne ?"
Ces derniers mots m'étaient adressés mentalement. Je tente de répondre de la même manière :
-"Je m'appelle Sania. Pourquoi Sélinne ?"
Poséidon se mêle à notre conversation.
-"Langage ancien...signifie Fille de l'oiseau..."
-"Tu t'y connaîs, pour un oiseau ! D'où viens-tu ? "
Le volatile laisse planer un silence mystérieux. Pour dire :
-"De loin...pas d'ici...", refusant de nous donner autre précision.
Pendant que nous discutons, Fealin nous regarde. Au bout d'un moment, il s'impatiente :-Mais qu'est ce que vous faites ? Pourquoi me laissez-vous à l'écart ? C'est quoi cette histoire d'ancien langage ?
Kiena réplique, sarcastique :
-Tu ne peux pas comprendre parce que tu es un garçon et, de ce fait, tu as extrêmement de mal à te servir de la graine de supa qui te sert de cervelle.
Fealin plisse le nez, pousse un soupir et sort de la pièce en gromelant contre la stupidité féminine. Kiena a un petit sourire et me dit :
-T'inquiète pas, il va juste bouder quelques heures. Il espère que tu vas lui courir après, je suppose. Des questions, peut-être ?
-C'est quoi, les supas ?
-Tu as déjà du en voir. Ce sont des fruits dorés, avec des feuilles foncées. ( Elle renifle d'un air méprisant ) Et de toutes petites graines.
-C'est quoi, ces gravures ? je demande en désignant ses avants-bras.
-Ils me permetent de faire de la magie. Je les ai reçues au début de ma formation de magicienne. Ce n'est pas douloureux.
-Quel est le nom de votre race ?
-Nous sommes des Aëlire. Quel est le nom de la tienne ?
-Des Humains. Je pense que vos capacités sont supérieures aux nôtres.
Kiena s'étonne, fronce les sourcils :
-Et...en quoi les Aëlire seraient supérieurs aux Zumains ?
-Vous pouvez voler et faire de la magie.
-Pas vous ? Je veux dire...faire de la magie ?
-Ben non. Même si certaines personnes semblent avoir des capacités...étranges.
-Je vois. Nous avons une autre particularité, dit Kiena avec un grand sourire.
Elle découvre la base de son cou. J'ouvre de grands yeux étonnés : de chaque côté de son cou, il y a trois ouvertures parallèles. Des branchies ?!
-Et oui, nous respirons sous l'eau. D'un côté, j'ai un poumon, et de l'autre, des branchies. Notre race est particulière : elle s'adapte à tous les types d'environnement. Nos pieds sont palmés, nous avons des écailles protectrices et des ailes.
-Kiena...Quel âge as-tu ? Si ce n'est pas trop indiscret...
-Comme l'a laissé entendre mon frère bien-aimé tout-à-l'heure, j'ai 15 ans. Sur notre Terre, une année dure 450 jours. J'ai fini ma formation de magicienne il y a 5 ans et j'ai commencé à apprendre à me servir de mes armes après. Fealin n'a appris qu'à taper sur tout ce qui bouge. Remarque, je ne pense pas qu'il soit capable de faire autre chose avec le peu d'intelligence que la nature lui a donné, fait-elle, méprisante.
Une cloche sonne quelque part dans le palais. Je me redresse :
-C'est l'heure de manger ? J'ai un peu faim. Heu...Quelle heure est-il ?
-Douzième heure de la journée. Oui, on va manger un morceau.